TdP #002 – Adam

Mettez-vous bien, prenez un thé, un café ou mettez un peu de musique en fond, puis profitez de cette histoire.

Ce roman contient de la violence (horreur à la fois descriptive et psychologique), du sexe, des propos grossiers ou encore crus proférés par des personnages transphobes, homophobes ou misogynes.

Ce roman est donc déconseillé à un public âgé de moins de 16 ans.

Adam

           

Dans une maigre chambre, où seul un lit, une table et un miroir servaient de mobilier, Adam Korfield demeurait allongé sur les draps. Son esprit voguait au gré des flots, il repassait les mêmes images en boucle dans sa tête, choqué par la mort de ses hommes. Non pas qu’il les appréciait particulièrement, mais il le vivait quand même comme un choc. Il se disait que s’il avait agi, peut-être qu’ils auraient survécu…

    Il se redressa, faisant grincer le matelas. Du hublot, il vit le paisible océan. Il se mit debout avant de marcher jusqu’à la sortie.

    Korfield avançait dans un long couloir gris. Il croisait des agents sur sa route, des scientifiques, des militaires et d’autres marins, comme lui. Sur les murs de béton apparaissait le sigle de l’ANTAR, un bouclier au triangle inversé blanc. Il se dirigeait vers la grande salle. Ce cuirassé possédait de nombreuses pièces, allant d’une cuisine, de nombreux dortoirs, à la présence de laboratoires. En réalité, de ce qu’il en savait, cet endroit se rapprochait davantage d’une forteresse que d’un navire.

    Arrivé, il nota le parfait alignement des tables. Du sel trônait sur la plus proche. Dans le réfectoire, seul du personnel réservé au nettoyage accomplissait son devoir. Une femme âgée de cinquante ans esquissa un sourire amical à l’attention de Korfield, qui s’approcha d’elle. Cette dernière posa son balai contre la table à côté d’elle. Sur son badge, il pouvait lire “Alisée, Agent d’entretien de l’ANTAR”.

    — Tu es perdu ? plaisanta-t-elle.

    Ses cheveux bruns retombaient à ses hanches, son nez proéminent distinguait sur le reste de son visage. Elle était vêtue de noir et de gris, représentant son bas statut dans l’agence. 

    — J’ai rien à faire, expliqua Adam.

    — Si tu veux, tu me remplaces, j’aimerais bien ne rien avoir à faire, au moins quelques jours.

    Il ricana doucement avant de hausser les épaules :

    — S’ils me voient faire le ménage, ils risquent d’y prendre goût…

    — J’ai toujours pas compris à quoi tu servais, glissa-t-elle avec franchise.

    — Je vais être honnête avec toi, je n’ai pas trop compris non plus pourquoi ils ont insisté à ce que je reste avec eux. Je suis supposé seconder leur amiral, on ne va pas se mentir, je suis plus souvent envoyé dans ma chambre comme un gosse, qu’autre chose…

    — Oh, l’ANTAR c’est souvent ça. 

    Elle reprit son balai, continuant le nettoyage en même temps qu’elle écoutait son interlocuteu parler.

    — Tu bosses pour eux depuis longtemps ?

    — Je suis un agent spécialisé dans l’entretien depuis huit ans.

    — C’est quand même un nom vachement technique pour ce que c’est.

    — Tu parles de commerciaux d’élite, Korfield. Tout est toujours plus vendeur quand c’est technique.

    — Là-dessus, je ne te donne pas tort.

    — On ne nous a pas dit ce qu’il y avait en bas, dans l’océan, tempéra Alisée.

    Korfield lui jeta un regard désapprobateur, puis rétorqua gravement :

    — Si tu n’as pas l’accréditation, je n’ai pas le droit de t’en parler.

    — On m’a dit que tout le gratin de l’agence s’était ramené sur le cuirassé, hier.

    — Alisée, suppliait Korfield, ils ont des oreilles partout, tu devrais le savoir à force.

    — Très bien, concéda-t-elle.

    Un homme arriva par derrière, faisant sursauter Korfield quand il notifia sa présence ainsi que son odeur putride. Mouche, se dit Korfield. Partout où l’on renifle la merde, la mouche n’est jamais bien loin… Rick Phillips terrifiait nombre des résidents de ce cuirassé. À mi-chemin entre le fraichin, la pisse et la crotte, il attirait des mouches, lui tournant autour comme le feraient des vautours pour un bout de viande. Son sourire était en ruine, jaunie, voire délabré. Quelque chose de malsain régnait dans son regard et son allure. Ses cheveux gras lui tombaient jusqu’aux épaules, manquant à certaines parties de son crâne, laissant à la place… des croutes.

    Il fit une révérence au sous-amiral Korfield, exposant avec plus de clarté le désastre de sa dentition. Le malaise s’insinuait autant dans le regard d’Alisée que celui du vieux marin, qui se retenait de vomir.

    — Monsieur, puis-je vous parler ?

    — Parler de quoi ?

    — Ô, rassurez-vous, ça ne sera pas long. Allons sur le pont. 

    Oui, le pont, ça sentira probablement moins mauvais dehors. Adam savait qu’il allait le regretter, mais accepta tout de même de suivre Phillips. Ce dernier l’amena jusqu’à la passerelle, où ils pouvaient observer les trois autres cuirassés. Pas besoin d’être un génie pour comprendre qu’avec un total de quatre d’entre eux, l’ANTAR disposait d’une grande défense. Rien ne risquait de s’approcher à plus de dix kilomètres avec tous ces canons, intériorisait-il. Près d’eux, des hommes armés effectuaient leurs rondes. Korfield se tourna vers l’homme, qui respirait de manière troublante. 

    — Vous vouliez parler de quoi ?

    — Avez-vous une seule idée de pourquoi monsieur Rus a commandé autant d’hommes chez nous ?

    — Pourquoi ?

    — C’était sous mon conseil. C’est la première fois qu’on se parle, vous et moi, on n’a pas fait les présentations, décréta-t-il de façon fébrile.

    — Adam Korfield, sous-amiral.

    — Vous êtes un spécialiste, de ce que j’ai ouï-dire ; c’est pour ça que notre client vous a fait épargner, il est suffisamment malin pour avoir compris votre valeur. Moi, je suis Rick Phillips, Directeur au renseignement de l’ANTAR.

    — Que nous vaut l’honneur de votre présence ici ?

    Quel honneur, tiens… même sur le pont, j’ai l’impression d’être à côté d’un océan de pisse.

    — Les flatteries, c’est pour les autres, gloussait-il, je suis là par curiosité, en fait.

    — Il a l’air bien renseigné, à mon sujet, remarqua Korfield.

    — Oui, c’est moi qui lui aie fait parvenir ces précieuses informations, avoua-t-il le sourire en coin.

    — En faisant ça, vous m’avez sauvé la vie, admit le sous-amiral.

    — Vous avez été amiral, en 1974. Un excellent tacticien lors de combats maritimes, vous avez coulé quatorze croiseurs en tout, la moitié appartenait à des pirates. Mais d’autres se liaient à des actions plus confidentielles…

    Je te fascine tant que ça ? Korfield se gratta la barbe.

    — On en revient à ma question de départ, pourquoi Yann Rus a besoin d’autant d’hommes ?

    — Ce que vous avez découvert, il y a quatre mois… vous savez ce que c’est ?

    — Une tour, de ce qu’on m’a dit.

    Phillips fit une drôle de respiration, à la fois fébrile et jouissive… Korfield en eu froid dans le dos. Puis, il se mit à siffler comme un serpent avant de répondre :

    — La Tour de Pierre est l’un des secrets les mieux gardés de l’Ordre Ésotérique. Je serais bien allé leur demander ce qu’il se trouve à l’intérieur, hélas, ils se sont fait massacrer durant les années cinquante. Oh, certains ont survécu, bien sûr, mais on les compte sur les doigts de la main.

    — Je ne sais pas de quoi vous parlez, mais vous ne répondez pas à ma question.

    — Croyez-vous que l’ANTAR soit la seule organisation qui va s’intéresser à cette trouvaille ? Combien seront-ils, à votre avis, à vouloir s’en emparer ?

    — Je l’ignore, admit Korfield.

    — Vous le découvrirez bien assez tôt, d’ici là, permettez-moi de vous donner un conseil, sous-amiral Korfield… Suivez votre instinct, toujours.

    Après un large sourire garni par des dents jaunes, l’œil de serpent s’éloigna du bord pour rejoindre l’entrée intérieure du cuirassé. Adam restait muet, il se grattait la barbe en signe d’incompréhension. Mais qu’est-ce qu’il voulait dire, ce taré.

    Dans la salle de réunion, plusieurs hommes s’étaient réunis pour discuter de la suite des opérations. Ce rendez-vous venaient de Yann Rus, impatient de pouvoir étudier son nouveau jouet. Korfield s’assied à la grande table, notifiant la présence de documents architecturaux. Il dût affronter le regard dérangeant de Phillips qui profitait d’une boisson verdâtre en bout de table. Il reconnut aussi Sigil Frenn, le commandant de l’escouade Rhino. Celui-là se trouvait à côté de Yann, qui lui, présidait l’assemblée. Juste à côté de Korfield, Grégoire Corblanc, l’amiral de la flotte, un homme complètement chauve avec une barbe naissante. Son costume blanc affichait ses différentes décorations militaires, en dessous du bouclier à triangle renversé noir.

    La réunion se tenait dans une pièce isolée des commandes, à huit-clos. Seule une fenêtre donnait vue sur l’océan, derrière Yann. Quand tous furent assis et silencieux, ce dernier se décida à présider cette assemblée.

    — Messieurs, salua-t-il, la première réunion en session va pouvoir débuter. Avant que nous puissions discuter de l’ordre du jour, je voudrais refaire les présentations. Je suis Yann Rus, c’est moi qui finance actuellement ces opérations. Voici Sigil Frenn, il est ici comme bras droit. Et voici Rick Phillips, il est au renseignement. Il a accepté de participer personnellement aux opérations.

    — Vous me flattez, monsieur Rus. Je ne suis qu’un simple serviteur, s’inclinait-il d’une voix fébrile.

    Simple serviteur, tu parles…

    — Amiral Corblanc, ainsi que son sous-amiral Korfield, à la navigation et gestion des cuirassés. Puis enfin, Tysèdre Holtzmann qui nous fait l’honneur de sa présence. On compte sur vous pour faire tourner le pôle scientifique.

    — C’est un plaisir, dit-elle simplement.

    Tysèdre était la fille du chef de l’ANTAR, mais aussi leur directrice scientifique. Elle contrastait complètement de Frenn ou de Phillips par sa posture droite et avenante. Une grande femme asiatique aux cheveux longs et foncés, elle portait une blouse blanche avec le sigle de son agence en noir au niveau du cœur, à côté de trois stylos de couleurs bleu, noir et rouge accrochés à une poche. Elle jeta un regard intrigué à Korfield avant de s’intéresser au dossier devant elle, qu’elle feuilletait préventivement. 

    — Nous sommes un comité restreint, annonça Yann, mais si tout le monde fait le nécessaire, alors nous pourrons découvrir et nous partager les secrets de cette Tour de pierre.

    — A ce sujet, coupa Tysèdre, je lis que vous avez essayé de renvoyer des hommes en exploration depuis la découverte, et ce, contre mes recommandations.

    — Je voulais une étude approfondie des alentours, rétorqua Yann en croisant les bras.

    — Je vous avais pourtant expliqué qu’une Altération d’une telle puissance nécessitait de véritables précautions.

    — Allons, allons, Tysèdre, tempéra mouche, Yann Rus est notre client, pas notre employé. Il peut bien faire ce qui lui plait.

    — Un idiot fait ce qu’il lui plait, maintenait la scientifique. 

    Un silence gênant venait de s’installer dans la pièce, Yann, insulté, la foudroyait du regard. Korfield ne put s’empêcher d’avoir peur pour elle. Si cet homme pouvait faire exécuter froidement deux innocents, alors le contrarier ne lui semblait pas raisonnable. La franchise de cette femme impressionnait Korfield.

    — Qu’en est-il de celui qui est resté en bas, on a des nouvelles ? demanda Corblanc d’une voix portante.

    — Ceux que j’ai envoyé n’ont pas trouvé de traces, ni la porte, avoua Yann en s’avançant vers la table.

    — S’il est resté coincé là-bas pendant quatre mois, il est mort de faim, prévint Sigil.

    Cette révélation déplut à Korfield, bien qu’il n’imaginait pas un autre destin pour son ami. Ouais, et s’il était remonté, tu l’aurais abattu comme un chien.

    — Vous entendez quoi par “pas trouvé la porte”, interrogea Tysèdre en penchant la tête.

    — La Tour n’a plus de porte. 

    — Elle aurait disparu ? tenta Korfield.

    — C’est une éventualité, répondit l’homme.

    — Quoi qu’il en soit, se plaisait Phillips, on a perdu une combinaison à plus de dix millions de dollars.

    — N’oubliez pas la personne qui se trouvait à l’intérieur, lança Korfield.

    Sigil lui jeta un regard après cette intervention, riant intérieurement. Tysèdre quant à elle, continuait de feuilleter son document, avant de s’arrêter subitement.

    — Faut qu’on parle du projet Kraken, annonça-t-elle.

    — Ce n’est pas l’ordre du jour.

    — C’est la raison de ma présence ici, au-delà de votre non-sens à demi-archéologique. Mon père a accepté vos inepties, maintenant il s’agirait de commencer les travaux.

    — Ils nuiraient à mes expéditions.

    — Aucunement, arguait-elle.

    — Le Kraken sera construit en temps et en heure, mais ce n’est pas le sujet de cette assemblée.

    — Je-

    — Ce sujet est clos, interrompit Yann avec froideur.

    Elle fit grincer le fauteuil en faisant le plus de bruit possible, avant de quitter la pièce en prenant soin de claquer la porte sur son passage. 

    — Une enfant gâtée, ricanais Sigil.

    Corblanc profita du silence pour informer ses camarades :

    — Vous apprendrez que des navires appartenant au Verum Nobis ont été aperçu près des côtes de l’Argentine. 

    — Ils vont vers nous ? demanda Sigil.

    — Ce ne sont pas des navires de guerre, mais des transporteurs, précisa l’amiral en levant son doigt.

    — Donc, ces connards de fanatiques prennent des vacances en Argentine ? moquait le commandant d’escouade.

    — Il vous plaira d’apprendre, messieurs, que le Verum Nobis fait affaire avec une association d’anciens Nazis en Argentine, minauda la mouche d’une voix tremblante, il est tout à fait envisageable que ce transport soit lié à ces activités et rien de plus. De plus, messieurs, un plus petit navire appartenant à la Confrérie du Lion a aussi été aperçu.

    — Autre chose ? réagit Yann.

    — Pas grand-chose, répondit le responsable du renseignement, mais un petit jet a attérit en Argentine. À son bord se trouvait une femme connue de nos dossiers, Nelyne Froster.

    — Le fantôme de la HARP ? sourcilla Sigil.

    Vu sa tête, elle a l’air dangereuse.

    — On risque quoi, les concernant ? demanda Yann.

    — Rien n’est sûr à l’heure actuelle, rassura Corblanc, ils ne sont peut-être pas là pour nous.

    — Trois organisations concurrentes sont rassemblés sur une zone clé à proximité de nous, et pour vous on risque rien ? adressa Frenn d’un visage sceptique.

    — Le commandant a raison, c’est une situation plutôt compliquée, on devrait envoyer des personnes sur place pour démêler la situation, annonça Yann.

    — Vous songez à envoyer une Escouade Mercenaire ? marivauda la mouche.

    — En effet, ça m’a traversé l’esprit.

    Sigil et la mouche s’échangèrent un regard complice, puis, le mercenaire se pencha vers Yann avec un sourire qui mettait en valeur la déformation de son visage :

    — Je connais l’Escouade parfaite pour ce travail.

    — Ah oui ?

    — L’Escouade Mercenaire Guépard, des spécialistes dans l’art de collecter des informations, et dans le combat avec des unités ennemies. Ils ont déjà un score de vingt-trois équipes rivales sur leur tableau de chasse. Il n’y a pas meilleur choix qu’eux pour une mission de cette envergure.

    — Ils récolteront des informations plus précises que ce que mes mouches me murmurent, et si ces dernières ne nous plaisent pas…

— Eh bien ils nettoieront la zone, conclut Frenn sous l’approbation de mouche.Korfield observait attentivement le visage de Yann. Celui-ci réfléchissait, mais il paraissait parfaitement évident que l’argumentaire lui avait été convaincant. Maintenant j’en suis certain, je sais qui dirige réellement cette opération, se dit Korfield en observant les sourire des deux conseillés de Yann. Le Rhino et la Mouche font front commun.

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